Alors que l’Iran brûle, la Turquie calcule

par | 8 Mar 2026 | Tribunes libres

Par Margarita Krtikashyan

 

L’escalade rapide autour de l’Iran au début du mois de mars 2026 est souvent interprétée comme un nouvel épisode dans la longue confrontation entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Cependant, se concentrer uniquement sur cet axe risque de faire oublier la transformation plus large déjà en cours. La crise actuelle ne concerne pas seulement les représailles de l’Iran ou la pression militaire occidentale. Elle concerne la manière dont les puissances régionales se repositionnent alors que l’équilibre géopolitique du Moyen-Orient et du Caucase du Sud est en train de changer.

Parmi ces acteurs, la Turquie semble agir avec le plus de prudence et potentiellement avec la plus grande efficacité.

L’assassinat du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a immédiatement exacerbé les tensions au-delà de la sphère militaire conventionnelle. Les cercles cléricaux iraniens ont rapidement invoqué le langage du jihad, qui revêt une importance particulière dans la théologie politique chiite. Si ce terme est souvent mal compris dans les discussions internationales, la jurisprudence islamique distingue plusieurs types de jihad.

Dans la doctrine chiite duodécimain, le jihad offensif (al-jihad al-ibtida’i) ne peut être déclaré que par le douzième imam caché, al-Mahdi, qui, selon la croyance chiite, reste dans l’occultation. Les religieux contemporains ne peuvent donc légitimement proclamer une guerre d’expansion. Ce qu’ils peuvent invoquer, c’est le jihad défensif (al-jihad al-difa’i), déclaré lorsque les terres ou les dirigeants musulmans sont attaqués. Les déclarations attribuées à l’ayatollah Shirazi semblent s’inscrire dans ce cadre défensif.

La distinction doctrinale est importante car elle façonne la logique politique du conflit. Un cadre religieux défensif renforce la mobilisation nationale tout en évitant les complications théologiques liées au déclenchement d’une guerre. Il permet aux dirigeants iraniens de présenter la confrontation non pas comme une escalade, mais comme une résistance.

Cependant, alors que le discours de l’Iran est ancré dans la théologie, la réaction de la Turquie reflète une tradition stratégique tout à fait différente.

Les déclarations publiques du président Recep Tayyip Erdoğan ont été calmes et diplomatiques. Il a exprimé son inquiétude face aux frappes américano-israéliennes contre l’Iran, a averti que la région risquait d’entrer dans un « cercle de feu » et a insisté sur le dialogue comme solution privilégiée. À première vue, cela pourrait sembler être un appel conventionnel à la désescalade. En réalité, cela illustre un instinct diplomatique turc de longue date : la capacité à positionner le pays simultanément dans plusieurs récits stratégiques.

La Turquie condamne les actions israéliennes dans un langage qui trouve un écho dans tout le monde musulman, renforçant ainsi sa prétention au leadership régional. Dans le même temps, elle évite de s’aligner trop étroitement avec Téhéran, préservant ainsi ses relations avec ses partenaires de l’OTAN et les capitales occidentales. Cette double posture, qui consiste à critiquer à la fois Israël et l’Iran tout en se présentant comme un acteur stabilisateur, est caractéristique de la politique étrangère turque sous Erdoğan.

Elle reflète également une tendance historique plus profonde. La diplomatie ottomane s’appuyait souvent sur le maintien d’une flexibilité stratégique entre les puissances rivales plutôt que de s’engager pleinement d’un côté. L’art moderne de gouverner turc a affiné cette approche pour en faire une forme d’ambiguïté calibrée qui permet à Ankara d’étendre son influence, quelle que soit la partie qui finit par prendre l’avantage.

Les événements du 4 mars ont illustré cette stratégie d’équilibre dans la pratique. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, s’est entretenu par téléphone avec son homologue iranien, Abbas Araghchi, après qu’un missile balistique lancé depuis l’Iran ait pénétré dans l’espace aérien turc avant d’être intercepté. Selon le ministère turc de la Défense, le projectile a été neutralisé par les forces aériennes et de défense antimissile de l’OTAN déployées en Méditerranée orientale.

Fidan aurait déclaré à son homologue iranien que toutes les parties devaient éviter toute action susceptible d’aggraver le conflit. Dans le même temps, le ministère turc de la Défense a publié une déclaration publique ferme soulignant que la Turquie avait les moyens de protéger son territoire et ses citoyens contre toute menace.

Dans le même temps, Ankara a soigneusement évité d’accuser l’Iran de cibler délibérément la Turquie.

La plupart des analystes pensent que le missile était probablement destiné au porte-avions américain USS Gerald R. Ford, actuellement déployé en Méditerranée orientale. Si tel est le cas, le passage du missile dans l’espace aérien turc reflète davantage une réalité géographique qu’une intention hostile envers Ankara.

La réaction de la Turquie a donc combiné trois signaux simultanés : une assurance donnée aux alliés de l’OTAN par le biais d’une référence à la coopération en matière de défense antimissile, un avertissement selon lequel la souveraineté turque sera défendue, et une communication diplomatique avec Téhéran afin d’éviter une escalade.

Ce type de message à plusieurs niveaux illustre pourquoi l’instabilité régionale renforce souvent la position de la Turquie plutôt que de l’affaiblir. Dans les conflits en Syrie, en Libye et dans le Caucase du Sud, Ankara a démontré à plusieurs reprises sa capacité à opérer dans des environnements instables tout en conservant une flexibilité stratégique.

La même dynamique pourrait bien se reproduire aujourd’hui.

Si l’Iran sort affaibli de la crise actuelle, que ce soit sur le plan politique, économique ou militaire, l’influence relative de la Turquie dans la région au sens large s’accroîtra. Ankara a déjà consolidé son influence significative en Syrie et en Azerbaïdjan, et continue de mener des projets stratégiques de connectivité dans tout le Caucase du Sud.

Dans le même temps, d’autres acteurs régionaux ajustent leur position. L’Azerbaïdjan aurait placé des unités militaires en état d’alerte renforcée le long de sa frontière sud et le long de la ligne sud des territoires qu’il contrôle dans le Haut-Karabakh. Bien que officiellement décrites comme préventives, ces mesures indiquent que Bakou suit de près l’évolution de la situation à la frontière iranienne.

Pour l’Arménie, ces développements revêtent une importance particulière.

L’Iran a toujours été l’un des rares contrepoids géopolitiques à l’influence turco-azerbaïdjanaise dans le Caucase du Sud. Même en l’absence de structures d’alliance formelles, la présence de Téhéran a contribué à maintenir un certain équilibre stratégique dans la région. Si l’Iran venait à s’affaiblir ou à être accaparé par des problèmes internes, cet équilibre pourrait basculer.

Dans un tel scénario, les pressions autour des projets de connectivité régionale, notamment les propositions de corridors reliant l’Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan, pourraient s’intensifier. L’environnement géopolitique général deviendrait également moins prévisible, les grandes puissances se disputant leur influence au lendemain de la crise iranienne.

Pourtant, la réponse officielle de l’Arménie à la situation actuelle reste jusqu’à présent limitée. Les déclarations du gouvernement ont exprimé leur inquiétude face à l’instabilité régionale tout en évitant de prendre explicitement parti pour l’une ou l’autre des parties au conflit. D’un point de vue diplomatique, cette prudence est compréhensible : l’Arménie entretient d’importantes relations économiques avec l’Iran tout en cherchant à renforcer ses liens avec ses partenaires occidentaux.

Néanmoins, la crise met en évidence un défi plus large auquel sont confrontés les petits États situés à proximité des principales lignes de fracture géopolitiques. Lorsque les puissances régionales se repositionnent activement, le silence peut parfois être interprété non pas comme de la neutralité, mais comme une absence stratégique.

La crise au Moyen-Orient continue d’évoluer et il reste difficile d’en prédire l’issue. Ce qui est déjà visible, cependant, c’est l’émergence d’un changement géopolitique plus large. Alors que l’Iran et Israël font la une des journaux, d’autres acteurs façonnent discrètement le paysage stratégique qui les entoure.

Parmi ces acteurs, la Turquie semble particulièrement bien positionnée. En conservant une certaine souplesse diplomatique, en équilibrant ses relations avec ses partenaires occidentaux et régionaux, et en gérant avec prudence des incidents tels que l’interception d’un missile au-dessus de la Méditerranée, Ankara s’assure que, quelle que soit l’issue du conflit actuel, elle restera un acteur incontournable dans la région.

Pour les pays situés à la périphérie de cette transformation géopolitique, dont l’Arménie, le défi consistera à s’adapter rapidement à un environnement stratégique qui pourrait bientôt être très différent de celui qui existait il y a seulement quelques semaines.

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Margarita Krtikashyan est doctorante en turcologie à la Faculté d’études orientales de l’Université d’État d’Erevan. Ses recherches portent sur la politique culturelle, le rôle de la musique dans la diplomatie et la politique, les relations arméno-turques, les questions relatives aux Arméniens vivant en Turquie et le patriarcat arménien de Constantinople. Elle s’intéresse également à la religion, à la culture et à la musique.

 

Source : https://keghart.org/krtikashyan-while-iran-burns/

Traduit de l’anglais par Jean Dorian