Par Shoghik Galstian, Susan Badalian, Erevan
Le Premier ministre Nikol Pashinian a reconnu jeudi avoir contraint la directrice du Musée-Institut du génocide arménien (AGMI) à démissionner en raison de ce qu’elle avait dit et remis au président américain JD Vance lors de sa récente visite à Erevan.
La directrice, Edita Gzoyan, a offert cinq livres à Vance après que celui-ci et son épouse Usha eurent déposé des fleurs, le 10 février, devant un mémorial dédié aux victimes du génocide de 1915, qui fait partie de l’AGMI. Mme Gzoyan les a également accompagnés dans d’autres parties du complexe, notamment vers les croix érigées à la mémoire des Arméniens tués lors des pogroms de 1988-1990 en Azerbaïdjan. Selon un communiqué de presse de l’AGMI, elle a souligné « le lien entre ces événements et le génocide arménien » dans la Turquie ottomane.
Mme Gzoyan a présenté sa démission au début du mois. M. Pashinian a confirmé qu’elle l’avait fait « sur mes instructions ».
« Oui, j’ai considéré [le cadeau offert à M. Vance] comme un acte contraire à la politique étrangère menée par le gouvernement ; je l’ai considéré comme un acte provocateur et je lui ai demandé de rédiger une lettre de démission », a-t-il déclaré aux journalistes.
« Quand le Premier ministre du pays affirme qu’il n’y a pas de mouvement en faveur du Karabakh, que signifie alors le fait de présenter un livre sur la question de l’Artsakh à un invité étranger ? … La politique étrangère de l’Arménie est menée par le gouvernement arménien, et tout responsable gouvernemental arménien qui tient des propos contraires à la politique étrangère du gouvernement devrait être démis de ses fonctions », a déclaré Pashinian.
Mme Gzoyan ne s’est toujours pas exprimée publiquement au sujet de sa démission, ce qui a contrarié le personnel de l’AGMI. Le communiqué de presse de l’AGMI indiquait que les ouvrages qu’elle avait remis à M. Vance concernaient « le génocide arménien et la question de l’Artsakh ».
Des sources au sein de l’AGMI ont déclaré au service arménien de RFE/RL que Mme Gzoyan offrait depuis des années les mêmes livres et organisait les mêmes visites guidées pour tous les dignitaires étrangers se rendant au mémorial de Tsitsernakaberd. Selon ces sources, le service du protocole de Pashinian ne lui avait donné aucune instruction avant la visite de Vance. Par ailleurs, l’AGMI dispose d’un département dédié à la « recherche sur la répression des Arméniens dans les régions peuplées d’Arméniens de l’Artsakh, du Nakhitchevan et de l’Azerbaïdjan ».
Le directeur du mémorial du génocide et de son département de recherche est nommé par son conseil d’administration, et non par le Premier ministre ni même par le ministère arménien de l’Éducation, de la Culture et de la Jeunesse. L’intervention de Pashinian pourrait donc être qualifiée d’abus de pouvoir par ses détracteurs.
Raymond Kevorkian et plusieurs membres démissionent
Le président du conseil d’administration, Raymond Kevorkian, spécialiste franco-arménien du génocide, ainsi que plusieurs membres ont démissionné la semaine dernière. Parmi eux figurait Hranush Kharatian, éminente historienne et sociologue. Jeudi soir, lors d’un entretien avec le service arménien de RFE/RL, Mme Kharatian a qualifié les propos de Pashinian de menace pour la liberté académique en Arménie.
« On dirait que notre Premier ministre […] veut décider tout seul de l’étendue des libertés universitaires et de ce que les centres de recherche ont le droit de dire », a-t-elle déclaré.
Le 6 mars, Pashinian a immédiatement remplacé Kharatian et d’autres membres du conseil d’administration. Il devrait nommer vendredi l’un de ses anciens collaborateurs, Hrachya Tashchian, au poste de directeur de l’AGMI.
Jeudi, Tashchian occupait déjà le bureau de Gzoyan. Il a nié que le Premier ministre exerce des pressions sur l’AGMI et ses chercheurs.
Pashinian a déclaré à plusieurs reprises que la question du Karabakh était close pour son gouvernement. Il a reconnu la souveraineté de l’Azerbaïdjan sur le Karabakh avant même que Bakou ne reprenne le contrôle de la région à la suite de l’offensive militaire de septembre 2023, qui avait contraint l’ensemble de sa population à fuir vers l’Arménie. Lors d’un discours prononcé mercredi devant le Parlement européen, Pashinian a de nouveau affirmé que les Arméniens du Karabakh devaient renoncer à l’idée de retourner dans leur patrie.
Pashinian a également fait des concessions de grande envergure à la Turquie, qui a apporté un soutien militaire décisif à l’Azerbaïdjan lors de la guerre de 2020 contre l’Arménie. Il a notamment déclaré l’année dernière que les Arméniens devaient « comprendre ce qui s’est passé » en 1915 et ce qui a motivé la campagne qui a suivi pour la reconnaissance internationale du génocide arménien dans la Turquie ottomane. Des historiens arméniens, des figures de l’opposition et des diplomates à la retraite ont exprimé leur indignation face à ces propos, affirmant que Pashinian remettait en cause le fait du génocide officiellement reconnu par plus de trois douzaines de pays, dont les États-Unis.


