La vacuité de la reconnaissance du génocide sans garantie de sécurité

par | 8 Juil 2026 | Analyses

En réponse à une question concernant la reconnaissance du génocide arménien par le gouvernement israélien, le Premier ministre Nikol Pashinyan a déclaré aux journalistes : « Nous ne voyons pas la nécessité de réagir, car nous estimons qu’il est dans l’intérêt de la République d’Arménie de ne pas s’impliquer dans la question de l’instrumentalisation du génocide arménien. »

 

Par cette déclaration, Pashinyan a, en effet, officiellement adhéré à l’une des doctrines et revendications anti-arméniennes de longue date de l’État turc : à savoir, considérer le génocide arménien comme un événement purement historique, dissocié de la grave situation actuelle de la République d’Arménie, des intérêts vitaux du peuple arménien et des principes fondamentaux du droit international. Si cette logique continue de prévaloir, il ne faudra pas longtemps avant que, à la manière turque, les gens ne parlent plus du génocide arménien, mais des « événements de 1915 ». La proposition de Pashinyan visant à dépolitiser le génocide n’est rien d’autre qu’une amère absurdité.

Quant à la reconnaissance officielle du génocide arménien par le gouvernement israélien ou par tout autre État, une telle décision ne devrait pas nous enthousiasmer outre mesure, même si elle constitue, dans l’ensemble, une avancée positive. Le fait est que la reconnaissance du génocide arménien n’a guère de valeur si elle ne contribue en rien à freiner l’agression turco-azerbaïdjanaise en cours et les politiques hostiles menées à l’encontre de l’Arménie, ni à améliorer la situation géostratégique actuelle de l’Arménie, qui est extrêmement précaire.

À cette occasion, je me dois de réitérer ce que j’ai déclaré à maintes reprises au fil des ans.

Il n’en reste pas moins que les dizaines d’États et d’organisations internationales majeurs et influents qui ont reconnu le génocide arménien non seulement n’ont pas levé le petit doigt entre 2020 et 2023, mais n’ont même pas condamné l’offensive turco-azérie-israélo-salafiste (Daech) contre l’Arménie. Ils n’ont pris aucune mesure pour venir en aide aux victimes du génocide qu’ils avaient eux-mêmes reconnu, ni pour punir les agresseurs génocidaires (dont l’un était la Turquie, membre de l’OTAN, et l’autre Israël, un proche allié de l’Occident et des États-Unis). Au contraire, ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir — et continuent de le faire — pour consolider et perpétuer les conséquences génocidaires de cette agression.

Dès octobre 2007, j’avais exposé quelle devrait être la position de l’Arménie et du peuple arménien face à de telles reconnaissances.

Le voici :

« En ce qui concerne le débat sur le génocide arménien au sein des parlements de divers États et d’autres instances internationales non judiciaires, il est grand temps que l’Arménie et le peuple arménien évaluent ces résolutions selon leurs propres critères, qui correspondent à la fois à la réalité historique et aux intérêts nationaux et étatiques de l’Arménie (il n’y a aucune contradiction entre les deux, malgré des années de tentatives visant à nous convaincre du contraire). Nous proposons les cinq critères principaux suivants pour une telle évaluation :

  • L’identification précise des paramètres chronologiques du génocide : 1893-1923.
  • La reconnaissance explicite du fait que les Arméniens ont été exterminés sur leur terre ancestrale, principalement dans la partie occidentale de l’Arménie.
  • L’identification claire de l’État qui a commis le génocide arménien — la Turquie ottomane — ainsi que la condamnation sans équivoque de son successeur légal, la République de Turquie, pour avoir nié le génocide arménien et mené des politiques hostiles à l’égard de l’Arménie (notamment le blocus, la guerre de propagande, le refus d’établir des relations diplomatiques, l’aide militaire à l’Azerbaïdjan, etc.).
  • La reconnaissance de la responsabilité de l’État fasciste turc envers l’État arménien, en tant que représentant ultime des intérêts du peuple arménien, ainsi que la reconnaissance de la nécessité d’accorder une indemnisation à la République d’Arménie (avant tout, une compensation territoriale).
  • L’établissement, au sein de ces résolutions, d’un lien entre les conséquences du génocide et la situation géopolitique actuelle dans la région — en d’autres termes, la reconnaissance de l’impact négatif persistant du génocide sur la sécurité de l’Arménie et de la région. C’est là, avant tout, la question décisive : dans quelle mesure ces résolutions contribuent-elles à résoudre le problème le plus urgent — celui de la sécurité de l’Arménie ?

Le génocide arménien a créé un problème territorial crucial pour la survie du peuple arménien en réduisant son espace de vie à des dimensions dangereusement insuffisantes. C’est dans cette perspective qu’il convient de comprendre à la fois la libération de l’Artsakh (qui, à elle seule, a permis de rendre les frontières de l’Arménie défendables et de leur conférer la profondeur stratégique minimale nécessaire à la sécurité nationale) et la nécessité d’assurer le développement en toute sécurité de la population arménienne du Javakhk.

La diplomatie arménienne a pour mission de faire habilement le lien entre la condamnation internationale du génocide arménien, un règlement juste du conflit du Karabakh et l’instauration d’une paix durable dans la région. Après avoir reconnu le génocide commis contre les Arméniens, la communauté internationale se doit de franchir la prochaine étape logique : reconnaître le droit du peuple arménien à l’Artsakh, y compris l’ensemble de ses territoires libérés.

« Les principes susmentionnés de responsabilité et d’indemnisation n’ont encore trouvé écho dans aucune résolution adoptée par un organisme international. Ils n’auraient d’ailleurs pas pu l’être, puisque la République d’Arménie elle-même ne s’est jamais fixé de tels objectifs, n’a jamais tenté d’élaborer de tels programmes et, naturellement, n’a jamais formulé de revendications correspondantes dûment étayées. »

Malheureusement, aucun président ni aucun gouvernement de la République d’Arménie n’a élaboré une telle politique ni mis en œuvre les principes que j’ai proposés.

Pour l’instant, c’est tout ce que je souhaite dire à ce sujet. Si l’occasion se présente, j’y reviendrai plus en détail.

 

 

Remarque. Les principes ci-dessus ont été initialement publiés dans les revues suivantes :
« L’Arménie doit élaborer une politique pour la phase postérieure à la reconnaissance du génocide arménien ». DeFacto (mensuel d’affaires publiques), n° 10 (2007), p. 66-67.
Azg, 10 octobre 2007.
Yerkir, 12 octobre 2007.
Également publié en russe sous le titre : Armen Ayvazyan, « Au lieu de lire la résolution américaine sur le génocide, les Arméniens jouent à “Il m’aime, il ne m’aime pas” », REGNUM, 12 octobre 2007.
P.S. Ce commentaire a d’abord été publié en arménien sur ma page Facebook, ainsi que dans le quotidien Azg et dans plusieurs autres médias arméniens.
Source :

https://keghart.org/ayvazyan-recognition-no-security/

Traduit de l’anglais par Jean Dorian