Affaire Jack Lang

par | 2 Fév 2009 | Archives

Conseil de Coordination des Organisations Arméniennes de France (CCAF)

 

Monsieur Jack LANG

Ancien Ministre
Député du Pas de Calais
74 rue du Chemin Vert
62200 BOULOGNE SUR MER

Réf. : 2009/CCAF/Pst-008 PJ. : 1


Paris, le 28 janvier 2009

Monsieur le Député,

Nous sommes extrêmement surpris et choqués par les propos que vous avez tenus lors des débats « Liberté pour l’Histoire » animés par Pierre Nora à Blois, repris récemment par le site « Turquie européenne » (cf. texte ci-joint).

En effet, vous semblez vous être livré à un incroyable mea culpa, de manière désinvolte, sur une question aussi sérieuse que le génocide arménien de 1915, reconnu par la France avec une loi, promulguée le 29 janvier 2001 par le Président de la République Jacques Chirac et le Premier Ministre Lionel Jospin.

Alors que vous avez été l’un des artisans de cette loi, que vous avez participé à des colloques et réunions en sa faveur, que vous avez multiplié les interventions et déclarations pour le vote de ce texte et stigmatisé le Sénat qui semblait tarder à le voter, vous faites volte-face et dites à Blois tout à fait le contraire de vos positions et engagements que nous croyions jusqu’alors sincères. Ainsi, « vous vous considérez deux fois coupable d’avoir voté cette loi sur le « entre guillemets génocide arménien » parce que vous étiez député et président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale ».

Quel dommage que vous n’ayez pas ajouté que c’était aussi en tant qu’être humain épris de justice et de vérité comme vous le disiez aussi il y a encore quelques années.

Vos propos et positions actuels sont inacceptables et relèvent de la pure négation d’un génocide, d’un crime contre l’humanité. Que diriez-vous si un autre responsable politique venait à déclarer qu’il regrettait d’avoir voté la loi Gayssot de 1990 s’agissant de la pénalisation de la négation de la Shoah ?

Que répondriez-vous à cet individu qui dirait qu’un tel texte « permet la poursuite pénale des historiens, contre des personnes, contre des citoyens, contre des journalistes, qui entreprendraient de discuter, de s’interroger sur l’ampleur, sur la réalité, sur la forme des massacres» ? Vous seriez, comme nous, indigné par de tels propos et attitudes, les condamneriez et demanderiez que comme le racisme et l’antisémitisme, le négationnisme soit considéré comme un crime dans notre République qui a ses valeurs et principes à la fois universels et humanistes.
Dans vos propos, non seulement vous faites de la Shoah un cas à part, en précisant que sa négation doit être condamnée, mais vous marquez votre réserve, voire votre hostilité à tout ce qui concerne la négation du génocide arménien que vous qualifiez de « deuxième loi sur l’Arménie » alors qu’il s’agit d’une loi qui concerne la société dans son ensemble et la lutte contre le négationnisme.
Je tiens donc à appeler votre attention sur le caractère inadmissible de vos propos et insiste sur leur totale contravention avec la loi précédemment citée et votée à l’unanimité par la représentation nationale –vous étiez alors ministre de l’Education nationale- et promulguée au Journal Officiel, depuis huit ans.

Les mots et phrases que vous employez constituent une véritable offense à la mémoire des 1.500.000 victimes de ce génocide reconnu y compris par les instances internationales et européennes comme l’ONU, le Parlement Européen et une atteinte à la dignité de leurs descendants que nous sommes. Ils sont également une insulte à la mémoire de l’Humanité. Les Français d’origine arménienne pensaient qu’avec une loi de la République Française et toutes les dispositions en Europe ou ailleurs, le souvenir et la vérité historique triompheraient de décennies de silence et de complicité avec un Etat, encore aujourd’hui négationniste. Force est de constater que vous semblez vous orienter, désormais, sur une voie différente, celle de la realpolitik et du cynisme qui peut la caractériser.

C’est pourquoi, il nous parait hautement souhaitable que vous apportiez des explications claires et précises sur vos positions, et que puisse cesser cette présentation offensante, et contraire à la réalité, à l’objectivité et aussi et surtout à la morale que vous invoquiez souvent lors de vos interventions.

Lorsque l’on évoque un génocide qui a eu lieu, on ne saurait faire subsister le doute, mettre le mot entre guillemets ou bien en parler avec désinvolture. Nous ne saurions accepter une telle situation.

Enfin, je vous informe que ce courrier est également envoyé pour information à Mme Martine Aubry et M. François Hollande, respectivement actuelle et passé premier secrétaire du Parti Socialiste à M. Jean-Marc Ayrault, Président du Groupe Socialiste à l’Assemblée Nationale ainsi qu’à Mme Catherine Génisson, Première Secrétaire de la Fédération PS du Pas de Calais. Le contenu de ce courrier sera rendu public ainsi que la réponse que vous nous ferez.

Dans cette attente, je vous prie de croire, Monsieur le Député, à l’expression de mes sentiments distingués.

Alexis GOVCIYAN

Président du CCAF

 


 

Intervention de M. Jack LANG, le 11 octobre 2008, à Blois

« J’aborde d’un mot le sujet qui nous réunit, je ne prétends pas du tout l’épuiser en quelques mots, d’ailleurs je suis entouré à l’instant de spécialistes éminents, qui ont travaillé, et puis dans la salle même se trouvent de très grands historiens qui interviendront. Quelques mots en vrac, je n’ai pas préparé d’exposé, quelques mots en vrac pour dire qu’au cœur de cette discussion, c’est la liberté, c’est la liberté de penser, la liberté de chercher, la liberté de découvrir, la liberté de poser des questions. La liberté… et c’est à la fois une conviction et aussi un tempérament. Je crois que en toute matière qui touche à l’intelligence, à l’art, à la création, la liberté doit être le principe, parfois absolu même, et on ne peut y apporter de dérogations ou de conditions éventuellement, que dans certaines circonstances parfaitement définies, liberté de penser, y compris, pardon d’être éventuellement, politiquement incorrect, y compris de penser mal. Si on ne reconnaît pas le droit de penser, de penser mal, alors la liberté n’est point.

Je n’invite pas évidemment à penser mal, chacun a ses convictions, ses valeurs, mais en même temps il faut, sauf dans certaines limites, et hélas pour proposer un sujet ou une question dont vous allez débattre, qu’est-ce qui fait que nous considérons par raisonnement ou par intuition ou par émotion ou parce que nous sommes des citoyens de cette époque-là, que la loi sur la Shoah et sur la négation de la Shoah doit être comme telle respectée ? Pourquoi, comment ? Et pourquoi sommes-nous réservés, sinon hostiles à d’autres lois de proclamation et surtout à d’autres lois de criminalisation liées à des faits historiques ?

Je prends un exemple concret pour avancer, donc je ne réponds pas à la question que je pose, elle sera dans les débats. Pour avancer un peu dans mon interrogation, je prends l’exemple de l’Arménie. Il se fait que moi-même, et donc je dois dire la vérité comme il se doit, j’ai voté la première résolution de l’Assemblée nationale sur la reconnaissance, entre guillemets, peut-on dire, car il faut là aussi que les historiens fassent leur œuvre, le génocide arménien. Je l’ai voté, car je pensais que c’était un acte de réparation morale et de réparation historique, et face aux refus absolus du gouvernement turc d’accepter la moindre discussion, le moindre débat sur ce sujet, il m’avait semblé que l’Assemblée nationale française pouvait accomplir cet acte. Je ne sais pas si je réagirais de la même manière aujourd’hui, mais en tout cas je l’ai voté. Et à l’époque, j’étais président de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, donc je suis doublement coupable, si j’ose dire, député et président de la Commission des affaires étrangères. En revanche, je me suis dressé avec vigueur contre la deuxième loi sur l’Arménie, déjà à ce moment-là j’ai commis une infraction, vis a vis des instructions de mon propre groupe, j’ai refusé de voter un texte aussi monstrueux.

Ce texte permet la poursuite pénale contre des historiens, contre des personnes, contre des citoyens, contre des journalistes, qui entreprendraient de discuter, de s’interroger sur l’ampleur, sur la réalité, sur les formes des massacres (il y a eu massacres) d’Arméniens, commis par les armées turques. Disons-le, il faut parler clair, ceux qui ont voté ce texte l’ont fait non pas du tout par une sorte de commisération morale, non pas du tout par une sorte d’attachement à une histoire. Ils l’ont fait tout simplement, par préoccupation électorale, pensant ainsi récolter les voix de la communauté arménienne de France, qui mérite notre respect. Mais en même temps, le devoir d’un haut responsable politique, d’un parlementaire, d’un ministre, c’est d’accomplir son mandat avec courage et avec conviction, et de résister à toutes les pressions quelles qu’elles soient. Et la conséquence de ce vote absurde, inacceptable de l’Assemblée nationale, a été qu’en Turquie même, j’avais participé en tant que professeur invité de l’université de Bilge à Istanbul, nous avions réussi à réunir un comité d’historiens mixte arménien et turc, c’était une première, qui avaient consenti à se rencontrer, à discuter, à réfléchir pour confronter leurs thèses, confronter leurs appréciations. Et ce vote a eu de tels échos que ça a bloqué, provisoirement, ce travail qui est essentiel : comprendre, connaître la réalité historique dans cette région du monde.