Like ta vie, pas ton smartphone

par | 15 Sep 2026 | Essais, Tribunes libres

Pont prolongé de l’Ascension sur l’autoroute, sous les trombes d’eau. Un ralentissement me laisse songeur devant ce panneau claironnant sur fond écarlate : une idée qui se veut lumineuse et me laisse perplexe.

 

Like ta vie pas ton smartphone !

 

Mais énonce-t-on une idée quand on mélange les langues ? L’auteur – ou les auteurs – ils s’y sont sûrement mis à plusieurs, il faut au moins s’adresser à un cabinet de com (munication) pour trouver ça – ont fait très fort. Il faut d’abord se persuader qu’un mot anglais est, pour la majorité de nos concitoyens, d’emblée plus abordable que notre langue bien délaissée si l’on en croit l’école d’aujourd’hui, l’orthographe en jachère et la grammaire en perdition avec la pensée. Il est vrai que, sur le smartphone en question, on communique en likes, ajoutant bravement notre marque plurielle à l’infinitif d’un verbe d’outre-Manche. Ultime raffinement de l’émotion spontanée… Et bien sûr, pour les auteurs de cette règle de vie dernier cri, il est évident que tout un chacun aime sa vie. On voudrait du moins qu’il en soit ainsi… Si ce n’est que like n’a jamais voulu dire aimer mais aimer bien. Dire I like him/her, c’est sous-entendre I don’t love him/her.

De ce point de vue, notre beau verbe aimer fait davantage rêver. Aimer la vie, ce n’est pas l’aimer en passant, mais à toute heure, dans les joies et les chagrins, dans l’attente et l’accomplissement, dans chaque battement de son cœur. On n’aime pas la vie comme son smartphone qui n’est pas, ainsi que son nom voudrait l’indiquer, un téléphone intelligent : juste un objet astucieusement conçu par l’intelligence humaine.

Transférer ce qui appartient en propre à l’humanité à tout ce qui nous entoure n’est pas une approximation de langage, mais ce que mes professeurs de lycée appelaient un contresens : le plus dégradant pour la note d’une version latine… Je sais bien qu’en Asie du Sud-est, dans ces ex-républiques soviétiques en jachère depuis la disparition de l’URSS, la Chine implante ses smart-cities : villes intelligentes ? Allons donc ! Ici on frise le barbarisme : un mot qui dit bien ce qu’il veut dire… L’intelligence (ou la folie) est celle des concepteurs, des bâtisseurs, des dirigeants. Ne rendons pas nos objets responsables de nos accomplissements ou coupables de nos erreurs et de nos manques. Nous n’avons pas à les aimer, juste à nous en servir à bon escient.

Source :
La lettre de DLF (Défense de la langue française) numéro 301, p.49.