La montagne manquante sur le timbre

par | 4 Juin 2026 | Tribunes libres

Par Melinda Andonyan

 

Ce sont parfois les plus petites omissions qui font le plus réfléchir. Lors de mon récent séjour en Arménie, un détail insignifiant mais frappant a retenu mon attention au contrôle des passeports. Il manquait quelque chose sur le tampon apposé sur mon passeport. Ou plutôt, un symbole familier était absent : le mont Ararat — cette silhouette ancestrale que les Arméniens appellent Ararat depuis des siècles.

J’avais entendu parler de ce changement. J’avais lu dans la presse que le mont Ararat avait été retiré de sa place symbolique sur les cachets des passeports arméniens. Mais il y a un monde entre entendre parler de quelque chose et en être témoin de ses propres yeux. Ce n’est qu’en le voyant de ses propres yeux qu’on saisit véritablement la réalité d’une absence.

Ma première réaction a été de trouver cela quelque peu absurde, car il existe une réalité géographique indéniable au cœur de cette question. Oui, l’Ararat se trouve aujourd’hui à l’intérieur des frontières de la Turquie. Les limites tracées par la géographie sont claires, et les cartes le montrent sans ambiguïté. Le nier reviendrait à détourner le regard de la réalité. Pourtant, la question n’a jamais vraiment porté sur les frontières politiques auxquelles appartient la montagne. La véritable question est la signification qu’une montagne revêt dans la mémoire d’un peuple. Une montagne appartient-elle uniquement à la terre sur laquelle elle se dresse ? Ou appartient-elle aussi aux yeux qui la contemplent chaque matin, aux souvenirs qui la transportent dans les chants, les prières et les récits ?

Certaines formations géographiques ne se résument pas à de la pierre, de la terre et des reliefs. Elles sont aussi une mémoire. Des témoins silencieux, mais puissants. Depuis des siècles, elles ont observé les joies, les peines, les migrations et les retours des peuples. Les gens changent, les villes changent, les frontières changent ; pourtant, certaines montagnes continuent de se dresser avec la même dignité. L’Ararat est l’une d’entre elles.

 Cette silhouette majestueuse qui se détache dans la lumière du matin à Erevan n’est pas seulement un paysage. C’est un souvenir qui rappelle à l’observateur sa propre existence. Quelque chose que l’on voit à travers une fenêtre, mais que l’on ressent non seulement avec les yeux, mais aussi au plus profond de l’âme humaine.

On ne peut s’empêcher de se demander : à quoi sert de retirer ce symbole des tampons officiels ? Qu’est-ce que la suppression d’un symbole peut réellement changer ? Si l’existence d’une montagne ne disparaît pas lorsque son image est effacée, alors pour ceux qui commencent chaque matin en la regardant, qu’est-ce qui est exactement perdu en supprimant sa silhouette d’un tampon sur un passeport ? Cela réduit-il sa visibilité ? Cela affaiblit-il sa place dans la mémoire ? Ou cela révèle-t-il simplement que même les symboles peuvent devenir les victimes des calculs subtils de la politique ?

Essayer de rendre certaines choses invisibles ne les fait pas disparaître. Au contraire, leur absence les rend souvent encore plus visibles. Une trace effacée peut parfois se faire sentir encore plus fortement à travers le vide qu’elle laisse derrière elle.

C’est peut-être là l’aspect le plus fort de la mémoire. Elle peut être retirée des documents officiels, effacée des archives, et les symboles peuvent changer — pourtant, les images ancrées dans le monde intérieur de l’être humain continuent de perdurer indépendamment de tout cela.

On peut effacer l’Ararat sur un timbre. On peut le rayer des documents officiels. Mais on ne peut pas l’effacer de l’horizon. On ne peut pas le faire disparaître des yeux de ceux qui le voient chaque jour, des souvenirs de ceux qui ont grandi en contemplant sa silhouette, ni du cœur de ceux qui le portent en eux comme une nostalgie, un silence ou une prière. Car parfois, une montagne n’est pas seulement une montagne.

Source :
https://keghart.org/andonyan-missing-mountain/
Traduit de l’anglais par Jean Dorian.