Empêcher l’Arménie de devenir un État défaillant

par | 5 Juin 2026 | Tribunes libres

Par Robert O. Krikorian, PhD, Maryland, États-Unis, 28 mai 2026

 

Lorsque l’Arménie a proclamé son indépendance en 1991, cet événement a été accueilli avec joie et un profond sentiment d’inquiétude, tant en Arménie que dans les différentes communautés de la diaspora arménienne. Cela était compréhensible étant donné que l’Arménie était engagée dans une lutte à mort avec l’Azerbaïdjan au sujet de l’Artsakh ; que son économie, auparavant intégrée au système soviétique, était en ruine ; et qu’elle n’avait pas eu de statut d’État indépendant depuis plus de 600 ans (à l’exception notable de la République d’Arménie, qui n’a existé que brièvement, de 1918 à 1920).

 

Tout semblait jouer en défaveur de cette jeune république, mais l’optimisme régnait néanmoins. Beaucoup pensaient que les talents inexploités des Arméniens, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de leur patrie, seraient mis au service du pays et jetteraient les bases d’un État démocratique stable. Malheureusement, ces espoirs ne se sont pas encore concrétisés.

Dans les années 1990 et au début des années 2000, l’absence de cadres administratifs rompus à la gouvernance démocratique a gravement entravé les efforts visant à bâtir un État fort et stable. Et si l’aide occidentale s’est manifestée, elle ne s’est souvent attaquée qu’aux symptômes qui affligeaient le corps politique arménien, et non à leurs causes profondes.

Confrontée à un héritage de corruption profondément enracinée, ainsi qu’au fardeau de la guerre, des réfugiés et de la reconstruction après le tremblement de terre, l’Arménie n’a pas été en mesure de surmonter ces défis institutionnels légitimes et lutte pour survivre dans un environnement géopolitique très hostile.

Si l’on se réfère à la définition courante d’un État défaillant, à savoir un pays souverain dont le gouvernement central a perdu le contrôle effectif de son territoire et n’est plus en mesure d’assurer la sécurité fondamentale, de faire respecter l’État de droit ou de fournir les services publics de base à ses citoyens, l’Arménie d’aujourd’hui se rapproche dangereusement de ces critères.

L’Arménie n’exerce plus de contrôle effectif sur son territoire. Cela ne fait pas référence à la perte dévastatrice de l’Artsakh et au nettoyage ethnique de ses habitants autochtones, mais plutôt à l’occupation par l’Azerbaïdjan d’un territoire arménien souverain et internationalement reconnu. Le régime actuel n’a guère agi pour mettre fin à cette occupation et se réfugie plutôt dans l’obscurcissement ou le déni. De plus, il existe une menace réelle que l’Arménie perde encore davantage de territoire souverain si le TRIPP, mal conçu, est adopté.

En ce qui concerne la garantie de la sécurité fondamentale du peuple arménien, le régime actuel a renoncé à cette responsabilité en cédant l’Artsakh. De plus, il n’a tiré aucune leçon de cette défaite et a au contraire pris des mesures qui compromettent l’état de préparation et l’efficacité des forces armées. L’argument du gouvernement selon lequel l’Arménie se porte mieux sans l’Artsakh est manifestement faux, comme le montre un simple coup d’œil à une carte.

En Arménie, l’État de droit est régulièrement bafoué et a été détourné à des fins politiques dans le cadre d’un abus de pouvoir sans précédent. Les détentions arbitraires, les poursuites judiciaires montées de toutes pièces, les persécutions illégales à l’encontre de l’opposition et de l’Église nationale non seulement se poursuivent, mais se sont intensifiées à l’approche des élections de juin.

Dans un spectacle ouvertement propagandiste, le régime a récemment invité l’Europe à s’ingérer dans la politique intérieure arménienne, soi-disant pour empêcher la Russie d’en faire autant. Le gouvernement n’a pas expliqué en quoi une ingérence européenne serait moins déstabilisante qu’une ingérence russe. Il s’agissait manifestement d’une manœuvre préélectorale à laquelle l’UE s’est empressée de se prêter, dans son propre intérêt et non dans celui de l’Arménie.

Mais pour ne pas être en reste face à l’UE, l’administration Trump a dépêché le secrétaire d’État Marco Rubio à Erevan pour une visite d’une heure, en signe de soutien tacite au régime actuel. Ce n’est certainement pas un hasard si cette visite intervient à quelques jours seulement des élections. Les États-Unis, pour servir leurs propres intérêts, ont besoin d’un gouvernement docile en Arménie et ne peuvent se permettre de voir le président sortant perdre.

Dans aucun des deux cas, les Européens ou les Américains n’ont interrogé le régime actuel sur ses abus de pouvoir croissants et son recul démocratique manifeste.

En ce qui concerne la prestation des services publics en Arménie, le régime actuel n’a pas su offrir d’emplois dignes de ce nom ni de services sociaux de base à ceux qui en ont besoin. Les attaques incessantes contre les petites et moyennes entreprises ont affaibli la classe moyenne, tandis que la fiscalité et les « inspections » gouvernementales arbitraires sont utilisées comme moyens de contrôle. Quant aux zones rurales arméniennes, elles sont au bord du gouffre, tant sur le plan économique que démographique.

Bien sûr, bon nombre de ces problèmes sont antérieurs au régime actuel, mais l’obsession apparente pour des activités improductives – telles que la persécution de l’Église apostolique arménienne, la restriction des débats sur le génocide arménien et l’affaiblissement des piliers de l’identité nationale arménienne – au lieu de se concentrer sur les besoins fondamentaux de la population, n’a fait qu’exacerber des problèmes de longue date. Les retraites restent faibles, le chômage reste élevé, mais la police et les forces de sécurité continuent de bénéficier d’augmentations salariales, très probablement pour garantir leur loyauté.

Au vu d’un tel bilan, que faut-il faire ? Et qui doit s’en charger ? La réponse, simple mais pas simpliste, consiste à exploiter le potentiel inexploité des différentes communautés de la diaspora arménienne. Ce n’est qu’à travers des efforts conjoints, organisés et ciblés sur la construction de l’État que nous pourrons sauver l’Arménie de la faillite étatique.

La seule entité pleinement engagée sur laquelle l’Arménie peut compter est la diaspora arménienne. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas des amis, nous sommes une famille. Cette affirmation n’est pas un optimisme naïf, mais repose sur des comportements observables. Nous avons déjà prouvé notre engagement envers le bien-être de l’Arménie. La générosité multidimensionnelle de la diaspora a toujours été la marque distinctive de notre relation avec la patrie.

Pour la première fois dans l’histoire moderne de l’Arménie, il existe une diaspora profondément enracinée et étroitement liée à une patrie arménienne indépendante. Les liens familiaux, commerciaux et culturels amènent chaque année des centaines de milliers d’Arméniens de la diaspora en Arménie. Ces liens sont la clé d’une Arménie renouvelée.

Malheureusement, nous devons toutefois reconnaître l’incapacité des gouvernements arméniens successifs à exploiter efficacement l’expérience, l’expertise et les ressources des communautés de la diaspora. Certes, les communautés de la diaspora ont donné leur argent, leur temps et leur expertise à l’Arménie depuis la création de l’État, mais ces efforts nécessitent une coordination au niveau de l’État. L’époque où de tels efforts ne devaient être entrepris que par des individus et/ou des organisations est désormais révolue depuis longtemps. Ces efforts nécessitent une coordination panarménienne et une planification stratégique.

La question fondamentale est la suivante : quel genre d’Arménie voulons-nous ? Nous avons tous des opinions, bien sûr, mais ces opinions correspondent-elles à la nécessité stratégique de bâtir un État fort doté d’institutions tout aussi solides ? Et à qui revient-il de définir ces priorités ?

Ces priorités peuvent être définies dans le cadre d’un dialogue stratégique structuré et continu entre la République d’Arménie et les différentes communautés de la diaspora. Il est temps de repenser en profondeur la structure des relations entre l’Arménie et la diaspora. La structure actuelle du Haut-Commissariat aux affaires de la diaspora est à la fois inadéquate et source de division. L’accès sélectif n’est pas la voie du succès. Choisir les gagnants et les perdants et déterminer de manière sélective qui est « digne » de l’attention du gouvernement ne mène qu’à l’aliénation et au découragement. Le manque de tolérance envers les opinions divergentes de la diaspora et le manque de compréhension des conditions locales sont inexcusables 35 ans après l’indépendance.

La critique constructive est la marque d’une société politique forte, tant en Arménie que dans la diaspora.

Jusqu’à ce que le régime actuel le supprime, l’Arménie disposait d’un ministère des Affaires de la diaspora. La situation actuelle exige soit sa réinstauration, soit peut-être la création d’un département spécial chargé des affaires de la diaspora au sein du ministère des Affaires étrangères. Mais quelle que soit la voie choisie, chaque ambassade et chaque consulat arméniens devraient disposer de fonctionnaires dont la mission serait de nouer des contacts et de coordonner tous les efforts panarméniens. Les relations avec la diaspora doivent devenir une priorité absolue, et non plus une considération secondaire comme c’est le cas aujourd’hui. Nul autre que le succès futur de l’Arménie n’en dépend.

La création d’un espace transnational de la société civile permettant un dialogue constructif sur les questions d’intérêt pan-arménien, telles que le développement économique, la sécurité nationale et l’identité nationale, est une nécessité absolue si nous voulons inverser la tendance au déclin de l’État avant qu’elle ne se transforme en un effondrement irréversible de celui-ci.

Le Dr Robert O. Krikorian a pris sa retraite du Département d’État après plus de vingt ans passés en tant qu’analyste du renseignement et conseiller principal. Il a débuté sa carrière au Département d’État en tant qu’historien diplomatique, s’intéressant particulièrement aux applications pratiques et stratégiques des connaissances historiques. Il est titulaire d’une licence de l’université Clark, d’un master de l’université George Washington et d’un doctorat en histoire et en études eurasiennes de l’université Harvard, où il a également donné des cours sur l’histoire de la Russie et du Moyen-Orient. Il a également enseigné à l’Elliott School of International Affairs de l’université George Washington et a donné des conférences à des centaines de diplomates à l’Institut du service diplomatique du Département d’État dans le cadre de leur formation en vue d’affectations dans le Caucase du Sud et ailleurs. Le Dr Krikorian a beaucoup écrit et donné de nombreuses conférences sur l’histoire moderne et la politique de l’Arménie et de l’Eurasie.
Source :
Preventing Armenia from Becoming a Failed State – Keghart
Traduit de l’anglais par Jean Dorian.