Idées reçues et l’impératif iranien

par | 8 Juin 2026 | Tribunes libres

L’éditorial de Keghart, « Les élections en Arménie et le facteur iranien » (5 juin 2026), et l’article de Robert Krikorian, « L’Arménie doit remettre en question ses a priori » (3 juin 2026), méritent une attention particulière. Tous deux abordent une question qui façonnera l’avenir de l’Arménie : comment un petit État enclavé peut-il survivre dans un voisinage dangereux ?

 

La République d’Arménie est confrontée à un environnement géopolitique périlleux. Elle est géographiquement enclavée, économiquement vulnérable et entourée de voisins dont les intérêts entrent souvent en conflit avec les siens. Dans de telles circonstances, la survie ne dépend pas d’un vœu pieux, mais d’un réalisme stratégique.

Deux hypothèses soulevées par Krikorian sont particulièrement préoccupantes. La première est que l’intérêt accru des États-Unis pour l’Arménie est nécessairement bénéfique et conforme aux intérêts à long terme de l’Arménie. La seconde est que l’Arménie peut prendre ses distances avec la Russie sans conséquences majeures ni besoin de plans d’urgence. Comme le souligne Krikorian, ces deux hypothèses sont discutables. Si elles ne sont pas remises en question, elles pourraient exposer l’Arménie à de graves risques.

La première hypothèse repose sur une vision trop optimiste de la politique américaine. La réaction humanitaire du peuple américain pendant et après le génocide arménien reste une source de gratitude. Les missionnaires, les travailleurs humanitaires et les donateurs américains ont sauvé d’innombrables vies.

Le bilan du gouvernement américain s’est toutefois avéré plus complexe. Pendant le génocide, Washington est resté attaché à la neutralité. Malgré les efforts de l’ambassadeur Henry Morgenthau, le Département d’État a persisté à adresser des démarches à la Porte, chacune plus modérée que la précédente. Par la suite, le mandat de l’amiral Mark Bristol, qui a succédé à Morgenthau, a contribué à des interprétations des événements que de nombreux historiens considèrent comme minimisant ou occultant l’ampleur de la catastrophe arménienne.

La gratitude historique, aussi justifiée soit-elle, ne doit pas occulter les réalités actuelles. L’intérêt que porte aujourd’hui Washington à l’Arménie repose principalement sur des considérations stratégiques :

  • Limiter l’influence iranienne ;
  • Réduire l’influence russe dans le Caucase du Sud ;
  • S’assurer l’accès à des corridors de transport et à des ressources stratégiques.
  • Cela n’a rien d’inhabituel. Les grandes puissances poursuivent leurs intérêts, pas leurs amitiés.

Comme le souligne Krikorian, l’histoire regorge d’exemples où les engagements américains se sont révélés temporaires ou conditionnels. La Géorgie après 2008, l’Afghanistan après 2021 et les partenaires kurdes en Syrie, pour n’en citer que quelques-uns, nous rappellent tous que les priorités stratégiques peuvent changer rapidement. Les alliés de longue date des États-Unis dans le Golfe découvrent en ce moment même la véracité de l’avertissement d’Henry Kissinger : « Être l’ennemi de l’Amérique est dangereux, mais être l’ami de l’Amérique est fatal. »

L’Arménie doit donc se poser une question difficile : si l’attention des États-Unis se détourne vers d’autres horizons, que restera-t-il des promesses de Trump ? Sans plan pour faire face à cette éventualité, l’Arménie risque de se retrouver isolée.

La deuxième hypothèse erronée soulignée par Krikorian, selon laquelle l’Arménie pourrait s’éloigner de la Russie sans conséquences majeures, est tout aussi problématique.

La Russie reste le principal fournisseur d’énergie de l’Arménie, un marché d’exportation majeur et la destination de centaines de milliers de travailleurs arméniens dont les transferts de fonds permettent de subvenir aux besoins de leurs familles dans tout le pays. Une détérioration des relations pourrait entraîner des pressions économiques, des restrictions commerciales, une hausse des coûts énergétiques et des perturbations dans la migration de main-d’œuvre.

Plus important encore, la Russie reste un acteur militaire dominant dans le Caucase du Sud. Que les Arméniens approuvent ou non la politique de Moscou, on ne peut ignorer la géographie. Si l’Arménie affaiblit ses relations avec la Russie sans se doter d’alternatives crédibles, elle risque d’accroître sa vulnérabilité face aux pressions exercées par l’Azerbaïdjan et la Turquie.

Les dangers d’une dépendance excessive vis-à-vis des puissances extérieures ne sont pas nouveaux.

Dans mon article publié le 12 février 2025 sur Keghart, intitulé « La Légion arménienne : un rêve de libération nationale qui s’est évanoui », je concluais :

« La Légion arménienne représente un chapitre complexe et, en fin de compte, tragique de l’histoire arménienne. Elle met en évidence les dangers qu’il y a à compter sur des puissances étrangères pour assurer sa sécurité et son indépendance. Si les combattants arméniens ont fait preuve d’un courage remarquable, leurs efforts ont finalement été sapés par la realpolitik française. L’abandon de la cause arménienne en Cilicie reste un douloureux rappel de la nature cynique des relations internationales. »

« Alors que l’Arménie doit faire face à de nouvelles menaces de la part de l’Azerbaïdjan et à des relations tendues avec la Russie, tout en cherchant à resserrer ses liens avec les pays occidentaux, en particulier la France, les leçons tirées de la Légion arménienne doivent servir d’avertissement. On ne peut compter sur aucune puissance étrangère pour garantir en dernier ressort la sécurité de l’Arménie. Cette responsabilité doit reposer avant tout entre les mains des Arméniens. »

Cette leçon reste d’actualité aujourd’hui.

L’histoire ne cesse de démontrer le danger que représentent les attentes mal placées. Au XVIIe siècle, la survie de l’Arménie dépendait de l’équilibre des relations entre l’Empire ottoman et la Perse safavide. Les appels lancés aux puissances chrétiennes européennes lointaines se traduisaient rarement par une aide concrète. En réalité, ils se révélaient contre-productifs. Pendant la Guerre froide, le destin de l’Arménie s’est principalement joué à Moscou, et non à Washington. La géographie s’est toujours avérée plus déterminante que les sentiments.

La deuxième leçon est tout aussi évidente : la sécurité de l’Arménie a toujours dépendu des puissances voisines, et non de bienfaiteurs lointains.

Cette réalité nous amène à l’Iran.

Contrairement aux puissances lointaines, l’Iran est une présence permanente. On ne peut l’ignorer, le faire disparaître par des sanctions ou souhaiter qu’il quitte la région. Plus important encore, l’Iran a des intérêts stratégiques qui coïncident souvent avec les préoccupations de l’Arménie concernant la stabilité régionale et la prévention d’une domination turco-azerbaïdjanaise dans le Caucase du Sud.

Sur le plan économique, l’Iran offre une coopération énergétique, des liaisons de transport et un accès à des marchés alternatifs. Sur le plan géopolitique, il offre à l’Arménie l’occasion de diversifier ses dépendances et de réduire son isolement stratégique.

Rien de tout cela n’implique une hostilité envers l’Occident. L’Arménie devrait entretenir des relations constructives avec l’Europe et les États-Unis dans la mesure du possible. Cela n’implique pas non plus une confiance aveugle envers Téhéran. Les États défendent leurs intérêts, et l’Iran ne fait pas exception.

Il faut plutôt reconnaître que l’Iran est un partenaire régional indispensable dont l’importance est appelée à croître plutôt qu’à diminuer.

Je conclurai en affirmant que la plus grande ressource de l’Arménie reste son peuple. Cela inclut la diaspora, répartie en Amérique du Nord, en Europe, au Moyen-Orient et en Russie. La diaspora dispose de ressources financières, d’une expertise professionnelle, d’une influence politique et d’un profond attachement émotionnel à l’avenir de l’Arménie. Si elle est mobilisée efficacement et si elle parvient à surmonter ses divisions chroniques, elle peut renforcer la résilience de l’Arménie tout en préservant ses liens avec les marchés, les institutions et les centres d’influence mondiaux.

En ce sens, un partenariat plus étroit avec l’Iran ne doit pas nécessairement se faire au détriment des relations avec l’Occident. L’Arménie peut à la fois développer des partenariats en matière de sécurité régionale et entretenir des liens internationaux par l’intermédiaire de sa diaspora.

La leçon est simple : l’Arménie ne peut se permettre de se bercer d’illusions quant à la bienveillance américaine, ni de sous-estimer les conséquences d’un éloignement de la Russie. Le réalisme stratégique exige de la préparation, une diversification et une bonne compréhension de la géographie.

Dans ce contexte, l’Iran n’est pas simplement une option parmi d’autres. C’est un partenaire dont l’Arménie ne peut plus se permettre de sous-estimer l’importance.

Source :

Misplaced Assumptions and the Imperative of Iran

Traduit de l’anglais par Jean Dorian.