Par Avedis Bakkalian
Ces dernières années, la politique étrangère de l’Arménie s’est orientée de plus en plus vers un renforcement de la coopération avec l’Union européenne. Le gouvernement présente cette orientation comme une voie vers les réformes, le développement et de nouvelles opportunités. Cependant, les décisions de l’État ne peuvent être évaluées uniquement à l’aune de slogans politiques ou d’aspirations idéologiques. Elles doivent avant tout être mesurées à l’aune de calculs économiques rigoureux, des réalités stratégiques et de l’intérêt national.
Aujourd’hui, l’Arménie est membre de l’Union économique eurasienne (UEE), grâce à laquelle elle bénéficie depuis des années d’accords de libre-échange, de préférences douanières et d’un accès à de vastes marchés. Au fil du temps, ce cadre est devenu l’un des piliers de la structure économique de l’Arménie.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon les données publiées par le ministère arménien de l’Économie, le chiffre d’affaires commercial entre l’Arménie et les États membres de l’UEE a dépassé les 11 milliards de dollars au cours des dix premiers mois de 2024. Une part importante des exportations arméniennes continue d’être destinée à ces marchés, en particulier à la Russie, qui reste le principal partenaire économique du pays.
Les données de la Commission économique pour l’Eurasie indiquent qu’une part importante du commerce extérieur de l’Arménie est directement liée à l’espace économique de l’UEE, tandis que la grande majorité des exportations au sein du bloc se concentre sur le marché russe. Cette réalité suggère que la réorientation économique n’est pas une simple déclaration politique, mais un processus complexe, de longue haleine et potentiellement coûteux.
Facteur énergétique
L’interdépendance économique ne se limite pas au commerce. La sécurité énergétique de l’Arménie est également étroitement liée à ses partenaires extérieurs. Le pays importe du gaz naturel de Russie à des conditions relativement avantageuses. Le prix à la frontière s’élève actuellement à environ 165 dollars pour 1 000 mètres cubes.
S’il est impossible de prédire l’avenir avec certitude, il est évident que toute évolution des relations politiques ou économiques pourrait avoir des répercussions sur les accords en vigueur. Dans un tel scénario, les conséquences pourraient être immédiates : hausse des coûts de production, augmentation des tarifs de l’électricité et intensification des pressions inflationnistes dans l’ensemble de l’économie.
Risque de répercussions économiques
Toute décision de l’Arménie de quitter l’UEE — ou même de réduire sa participation au sein de cette structure — pourrait entraîner de graves répercussions économiques, notamment une baisse des exportations, une diminution des investissements, l’apparition de nouvelles barrières douanières et un affaiblissement de la compétitivité industrielle.
Le vice-Premier ministre russe Alexey Overchuk a averti qu’une intégration économique plus poussée entre l’Arménie et l’Union européenne pourrait, dans la pratique, conduire à un retrait progressif de l’espace économique de l’UEE, affectant ainsi les exportations, la production et la croissance économique.
D’autres responsables russes ont exprimé des avis similaires, faisant valoir que l’économie arménienne est profondément intégrée au système de l’UEE et que la restructuration de ces liens pourrait s’avérer être une entreprise longue et coûteuse.
Le président russe Vladimir Poutine a lui aussi souligné à maintes reprises l’importance de l’UEE en tant qu’espace économique unifié où la libre circulation des biens, des services et de la main-d’œuvre contribue à la croissance économique et à la stabilité. Quelles que soient les interprétations politiques, cela reste une réalité économique régionale.
Alors que l’Arménie débat de son avenir européen, diverses sources indiquent que l’Azerbaïdjan cherche à renforcer ses liens économiques avec les États membres de l’UEE. Si ces développements se concrétisent, une nouvelle configuration économique régionale pourrait voir le jour, dans laquelle l’Arménie perdrait progressivement les positions qu’elle a mis des années à acquérir.
En économie, il n’y a pas de vide. L’espace laissé vacant par un acteur est rapidement occupé par un autre.
Selon le ministère des Finances arménien, la dette publique du pays avoisine déjà les 14 milliards de dollars.
Dans le même temps, l’Union européenne apporte à l’Arménie une aide financière et des programmes de développement. Cependant, une part importante de ce soutien prend la forme de prêts. En d’autres termes, il ne s’agit pas de subventions, mais d’obligations qui devront être remboursées à terme.
Par conséquent, le coût réel des décisions économiques ne se limite jamais au présent. Leurs effets peuvent s’étendre dans le futur et, en fin de compte, peser sur les épaules des générations futures.
Conclusion
Le choix qui s’offre à l’Arménie ne se résume pas à une simple question d’orientation en matière de politique étrangère. Il s’agit d’une question de sécurité économique, de stabilité énergétique, de compétitivité et de gestion responsable des affaires publiques.
Tout choix stratégique a un coût. La responsabilité des décideurs politiques est d’évaluer ce coût à l’avance et de le présenter en toute honnêteté au public.
Lorsque les relations économiques se chiffrent en milliards de dollars, que les systèmes énergétiques sont tributaires de l’étranger et que la dette publique ne cesse de s’alourdir, les décisions politiques ne peuvent plus se fonder uniquement sur des sentiments ou des slogans.
La question centrale reste donc la même : l’Arménie est-elle prête à payer le prix qui pourrait découler des choix d’aujourd’hui ? Et si oui, qui en supportera finalement le fardeau : le gouvernement d’aujourd’hui ou les citoyens de demain ?


