Les élections en Arménie et le facteur iranien

par | 6 Juin 2026 | Tribunes libres

Éditorial de Keghart

 

Demain, les Arméniens se rendront une nouvelle fois aux urnes dans le cadre d’un scrutin marqué par une forte polarisation. D’un côté se trouve le parti « Contrat civil » de Nikol Pashinyan, porté par le soutien occidental et prônant une vision de la « véritable Arménie » : une survie « pragmatique » à l’intérieur des frontières actuelles, même au prix d’une rupture avec les symboles traditionnels et les valeurs nationales. De l’autre côté, une opposition fragmentée composée d’oligarques et d’un ancien président s’est regroupée, s’appuyant sur le soutien de Moscou. Comme on pouvait s’y attendre, la Russie tente d’influencer le scrutin.

Les deux camps recourent à des discours alarmistes : Pashinyan met en garde contre une guerre s’il n’est pas réélu ; l’opposition met en garde contre des représailles russes s’il l’est. Ce choix binaire — l’Europe ou la Russie — exacerbe l’inquiétude des électeurs mais limite l’horizon des possibilités pour l’Arménie.

Pourtant, il existe une autre réalité à laquelle les Arméniens doivent faire face : l’Iran.

Quel que soit le gouvernement en place à Erevan, il est impossible d’ignorer le peuple héroïque d’Iran, notre voisin du sud. Sa lutte pour l’indépendance et la dignité humaine s’est déroulée dans un contexte de sanctions, d’isolement et de pressions extérieures, mais il fait preuve d’une résilience sans faille. L’Arménie doit en prendre conscience et nouer des relations avec Téhéran, non seulement pour des raisons économiques, mais aussi pour contrebalancer l’influence du « Turkbaïdjan ». L’Iran offre des avantages en termes de proximité, d’énergie et de possibilités de transit. Un pacte stratégique se profile déjà à l’horizon pour 2026.

Bien sûr, Washington n’a pas construit l’une de ses plus grandes ambassades à Erevan pour voir l’Arménie se tourner vers l’Iran. Les États-Unis, le Royaume-Uni et Israël tenteront de faire obstacle à de telles relations. Mais l’Arménie ne peut se permettre d’ignorer la géographie, l’histoire et la culture. L’Iran ne remplace pas l’Occident, mais il est un partenaire par nécessité. Si les sanctions sont assouplies — comme le laissent déjà entrevoir certaines dérogations partielles —, l’Arménie pourrait tirer profit d’un partenariat plus étroit avec cette puissance de l’Asie occidentale.

Pendant ce temps, les partis patriotiques restent divisés. Malgré des années d’appels à l’unité, ils n’ont pas réussi à s’unir, laissant ainsi les kleptocrates occuper une nouvelle fois les sièges de l’opposition. S’agit-il d’une question d’ego ou d’une manipulation extérieure ? Quoi qu’il en soit, c’est une trahison des espoirs du peuple.

 

Remarque : un klepto-oligarque est essentiellement un oligarque dont la richesse et l’influence politique trouvent leur source dans la corruption, le népotisme et le pillage systématique des ressources publiques. Ce terme associe la kleptocratie (gouvernement par des voleurs) à l’oligarchie (gouvernement par une petite élite).

 

À Erevan, le sentiment penche en faveur de l’Europe, et cette voie ne doit pas être écartée. Mais la compétence doit remplacer la loyauté dans la gouvernance. Si Pashinyan est réélu, il devra se débarrasser de son manque d’assurance et s’entourer d’administrateurs susceptibles de ne pas être d’accord avec lui. Ce n’est qu’alors que l’Arménie pourra éviter de répéter les maladresses embarrassantes de ces dernières années.

L’Arménie se trouve à la croisée des chemins.

L’Europe offre la légitimité, la Russie la coercition, et l’Iran la proximité et la résilience. Le choix n’est pas binaire, il est multidimensionnel. Mais la reconnaissance des difficultés de l’Iran et l’amitié avec Téhéran doivent faire partie de l’avenir de l’Arménie. Ignorer l’Iran, c’est ignorer la réalité.

Source :
https://keghart.org/editorial-elections-iran-factor/

Traduit de l’anglais par Jean Dorian.